Étrangers à la France
Une rétrospective sur mon passé et une réflection sur notre avenir
Écrit par Denise, le 23/02/2026, écrit en 🇫🇷Quand je suis arrivée en France à mes douze ans, mon père ne connaissait rien aux démarches administratives qui pourraient l'aider et aucun organisme de l'État s'est souciée de l'accompagner. À cette époque, on était sous la présidence de Hollande.
Il avait réussi à obtenir des informations en demandant au tour de lui, avec le peu de mots qu'il maîtrisait à l'époque, mais surtout avec un fort accent entre le portugais, le roumain et le russe, vis-à-vis de comment m'inscrire à l'école publique et de me faire intégrer une classe d'accueil pour que je puisse apprendre le français.
Dans ces classes d'accueil (aujourd'hui sous le nom de UPE2A), l'objectif n'est pas de passer le brevet, et en réalité, du moins dans le collège dans lequel j'étais, l'objectif était d'obtenir le DELF (diplôme d'études de la langue française) pour espérer de pouvoir obtenir un emploi dit "de basse qualification" et, pour les concernés, un titre de séjour.
Mes camarades de classe venaient de partout. Il y avait des personnes tchétchènes, congolaises, portugaises, brésiliennes, japonaises... Et on apprenait tous le français de la même façon.
Nous étions de parcours très différents, et des ages différents aussi. J'étais en cinquième, et certains de mes camarades de classe s'approchaient à grand pas de la majorité - voir ils étaient déjà adultes.
De temps en temps, mes camarades de classe racontaient leurs histoires.
Un de mes camarades de classe raconte, avec une maîtrise impéccable de ses mots, comment il a traversé une bonne partie de l'Afrique subsaharienne pour se retrouver emprisonné en Libye pendant six mois.
Et il a fait tout ça pour pouvoir trouver un travail en France, et pouvoir envoyer de l'argent à sa mère. Il avait dix-neuf ans à ce moment là.
Moi, aux portes de mes treize ans, avec un français approximatif, bégayant, je raconte comment je suis partie du Portugal parce que la crise de 2008 avait frappé ma famille financièrement d'une façon violente, et parce que là-bas, j'étais victime d'harcèlement scolaire, dans un environment étouffant et fortement traumatisant.
Et on était tous dans la même salle, avec la même enseignante.
Le programme a continué sans moi, à partir d'un moment. J'ai refusé de réintégrer l'intégralité du programme, sous peine de redoubler - par préssion parentale - et je me suis penchée sur mes capacités d'improvisation pour que "ça passe" en ce qui concerne ma maîtrise du français.
Mon objectif, c'était le brevet, puis des études scientifiques. Et je ne doute pas une seconde que d'autres camarades avaient des objectifs comme les miens. Et les acteurs du terrain dans le programme (ndlr les enseignants) ne voulaient pas que le DELF soit la finalité pour tout le monde - on était plein à vouloir des métiers dans les sciences, les arts - mais leur manque de moyens (que ce soit du côté des enseignants ou des structures d'accueil des élèves) les empêchaient de réussir à ce que tout le monde puisse profiter de l'éducation. Le gouvernement n'approuvait qu'une seule façon de faire stricte pour des milliers de gamins qui ont tous vécu bien différamment, et qui avaient tous leurs propres démons qui les chassait dans leur tête.
Ce que j'ai fais pour y arriver, c'était d'être dans un système qui favorisait un type spécifique d'immigré, ainsi que beaucoup de chance, que ce soit de manière générale, ou par rapport à comment mon cerveau marchait à l'époque, et mes capacités à endurer le stress. J'encarnais l'image du "bon immigré qui fait un effort visible dans ses études". L'efficacité du programme tel qu'il avait été établi par le ministère de Vincent Peillon.
Une bonne technique à la française est de pistonner celui qui réussit déjà et de cacher derrière le rideau celui qui galère.
Aujourd'hui, j'écoute le terme "citoyen de seconde classe" se faire utiliser pour inciter les français à voter. Que le projet raciste du RN va créer des nouvelles classes, légitimiser les oppressions systémiques... Mais c'est déjà la merde depuis bien longtemps.
J'ai vécu sous Hollande une démonstration claire et nette d'un système - dit de soutien aux étrangers - qui pistonne les étrangers blancs et valides au dessus des autres.
J'ai connu la galère administrative juste parce que j'étais une étrangère avec une situation familiale complexe, et je sais ce que c'est de ne pas profiter d'aides sociales par manque de temps, connaissances, etc, qui ne sont pas automatiques parce qu'aucun méchanisme de l'État a les moyens de chercher ceux qui pourraient en profiter.
Et je suis loin d'être la seule à ressentir la violence de l'État dans toutes ses échelles contre les étrangers. Et ce que je vous dit, c'est juste l'expérience d'une étrangère blanche.
Ce que je vous raconte n'est que pour illustrer que le projet raciste et xenophobe qui vise à séparer les Français blancs des autres est en cours depuis très, très longtemps, et il est déjà fortement fonctionnel. L'instrumentalisation de la violence physique ou administrative se fait sur des patins depuis des décénnies, et aucun gouvernement a fait quoique ce soit pour l'arrêter.
L'arrivée du RN au pouvoir ne ferait que de codifier cette séparation. Le fait que le RN puisse avoir cette chance déjà veut dire que c'est déjà bien tard. Il fallait tout arrêter et revoir la copie y'a bien longtemps.
Il ne faut pas utiliser le système actuel pour essayer de remettre l'État providence en route. Il faut finir avec le système actuel et passer à autre chose. Finir avec l'administration française et ses biais. Finir avec la lutte menée coûte que coûte pour éviter que le budget alloué aux aides soit utilisé.